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Date de création : 18.07.2012
Dernière mise à jour : 20.09.2013
412 articles


PAROLES D'ETOILES (suite 4)

PAROLES D'ETOILES (suite 4)

 

CHAPITRE 5: ECHOUAGE

 

En apparence, la mer s'est retirée... Vous ne savez pas très bien pourquoi vous gisez sur la plage. Vous n'arrivez pas à savoir si vos pieds ont repris contact avec la douceur du sable, la rondeur des galets ou la blessure des rochers... Vous n'arrivez pas à savoir si vous avez été délicatement déposé sur le rivage par la fantaisie du ressac ou vomi contre la terre par la fureur de la tempête... En apparence le vent s'est tu... La vie reprend pied sous vos yeux : les flonflons des bals improvisés, des accords d'accordéon, des rires sous les arbres, des baisers furtifs échangés dans les rues... Les bruits de la terre recouvrent les bruits de la mer... Les bruits de la fête submergent soudainement les bruits de la guerre. Mais le crépitement des pétards est parfois si proche de celui des armes...

Sur les murs, sur les affiches, sur les drapeaux, sur les voitures, et sur les uniformes les croix de Lorraine, peintes à la hâte sont venues recouvrir la croix des francisques et le souvenir lancinant des croix gammées.

 

Vous allez devoir apprendre à ne plus vous cacher... Vous allez devoir affronter une nouvelle forme de quête. Depuis quatre ans votre attente semblait sans objet précis : vous attendiez de pouvoir simplement continuer à attendre. De pouvoir continuer à vivre, de pouvoir continuer à exister. Vous aviez appris à survivre au jour le jour, à résumer dans l'écume de l'instant suspendu le reflux de votre passé, le flux de votre avenir.

 

Mais quand vous allez chercher à rattraper le temps perdu, à construire enfin l'identité que vous avez dû falsifier depuis si longtemps, quand vous allez chercher pour cela à vous raccrocher,k à vous raccorder à vos racines, vous allez découvrir qu'elles ont été détruites. Vous aurez beau guetter le pas du facteur devant la boîte aux lettres, et quelques années plus tard, sursauter à chaque sonnerie de téléphone, à chaque coup frappé contre la porte de votre logis... Votre attente sera vaine. Dans bien des cas, vos parents, vos grands-parents, vos frères, vos sœurs, vos cousins, vos oncles, vos tantes ne reviendront pas de ce voyage qui vous fut épargné.

 

Et pour ceux qui vous reviendront, avec leur crâne rasé, avec leur corps décharné, ils traîneront dans leurs yeux trop immenses le souvenir hagard, l'ombre portée, la silhouette anguleuse et brisée de la mort et de son rictus tatouée tout au fond de leur âme et de leurs cauchemars...

 

Il vous faudra alors tant de temps pour apprendre à ne plus avoir peur, pour réapprendre à aimer ceux qui n'avaient pas eu le temps de vous élever à la chaleur de l'aube et du soleil levant, et qui vous rapportaient soudainement sur le quai d'une gare ou dans le hall d'un grand hôtel l'ombre glacée du crépuscule ; l'obscure, l'obscène immensité du gouffre insondable de l'inhumanité...

 

°0°0°0°

 

Le 23 juin 1944, on nous conduit à Drancy. La France était libérée en Normandie depuis trois semaines. Nous espérions que nous aurions évité la déportation. Il n'en a rien été. J'ai fait partie de l'avant-dernier convoi, du convoi 76. Il y a eu le convoi 77 où sont partis des enfants d'Izieu. Il y a eu 500 enfants qui sont partis du convoi après moi... (Renée)


°0°0°0°

 

Nous nous retrouvons à Drancy. Là, il y a des files d'attente dans la cour. Ce qui me choque, ce sont ces habitants qui sont là derrière les grilles, ces curieux, ces badauds, des personnes qui pleurent également. Mais personne ne réagit. Nous montons et nous partons vers quelle destination ? Nous l'ignorons. Et à un moment donné, il y a une embardée dans le bus, nous sommes projetés les uns sur les autres. Pourquoi ? Parce que le conducteur qui a fait cette embardée nous dit à voix haute, il parle tout seul en fait : « Pour un peu, j'aurais écrasé ce chien ». Et dans ma tête, ça se passe très mal. Je me dis : « Comment ? Il transporte à longueur de journée... il fait ce travail macabre de conduire des êtres humains, des hommes, des femmes, des enfants... Combien d'enfants ? Je suis partie avec des enfants d'Izieu. Combien de personnes transporte-t-il par jour ? Et il s'inquiète de ne pas écraser un chien. Alors que sommes-nous, nous, par rapport à une population qui ne réagit pas ? ». Je supporte très mal cette situation. (Renée)


°0°0°0°

 

La guerre était partout. Dans les bruits de bottes, aussi bien que sur la tenue de la mariée qui sortait de l'église, auréolée du vaporeux voile blanc et vêtue de la longue robe, hâtivement teinte en noir, sinistre témoignage de son deuil douloureux et de l’imbécillité humaine qui venait de faire mourir sans raison un père ou un frère.

Mais il y avait aussi les baignades du dimanche au bord de la Seine où nous nous amusions à attraper les libellules, et faisions des traversées en barque, laissant traîner les mains dans l'eau et tentant d'attraper un poisson qui s'égarait trop près de la surface. Le plaisir des journées ensoleillées, le doux clapotis de l'eau sous les rames, les fraîches senteurs de la campagne, le ciel d'un bleu radieux, les rires sous les éclaboussures que nous provoquions nous faisaient comme des parenthèses de bonheur.

Et puis, un jour, la Libération est arrivée. Plus de soldats allemands. Plus de bombes. On a crié, dansé, pleuré. La folie. La ville s'est remplie de soldats américains et de jeunes femmes tondues, la tête serrée dans un foulard aux pointes attachées au-dessus du front. (Rachel)


°0°0°0°

 

On a vu arriver les soldats américains, les yankees, qui amenaient avec eux leur chewing-gum, leur corned-beef et leur be-bop.

Et bien sûr qu'on a dansé. Il n'y avait pas de joie plus grande au monde que celle des juifs et des enfants. (Gabrielle).


°0°0°0°

 

Dans Bordeaux, il en sortait de partout, de ces brassards tricolores ! Résistants de la dernière heure et collabos de la première. Tous clandestins, tous héros de l'ombre. Une ombre si épaisse que personne ne les y avait jamais vus à l'œuvre. Les brassards s'étaient multipliés dans la nuit. C'était à se demander comment les allemands avaient pu survivre sans être étouffés par tant de héros, et comment on avait pu déporter tant de monde sans que tous les trains sautent dans toutes les gares. (Yves)

 

°0°0°0°

 

C'est la Libération ! J'entends les clameurs venant de la rue, les gens rient et font beaucoup de bruit, c'est maintenant une autre vie qui semble si gaie et insouciante. Bien sûr, ils sont partis, ils ne reviendront plus, mais le mal est fait, il me ronge. Dans la foule en liesse, Angèle pleure beaucoup : on a rasé les beaux cheveux de sa maman, elle me fait peur ainsi ; les gens l'insultent et se moquent d'elle, j'ai pitié et je pleure aussi ; malgré tout c'est chez elle que je me suis réfugiée, elle m'a acceptée... (Renée)


°0°0°0°

 

Le jour de la Libération de Lyon, Christian était assis en face de moi, en kaki avec un brassard FFI. Je lui dis : « Tiens, t'as changé d'uniforme ! » Parce que la veille, je l'avais vu en bleu, avec le béret, l'uniforme de milicien. Là, il était en kaki, il avait une blessure à la main et il était devenu FFI dans la nuit, je ne sais pas comment. Toujours est-il que ces gens-là ne nous ont jamais dénoncés... (Georges)


°0°0°0°

 

J'ai peur de retrouver Paris et sa tour Eiffel, les Champs-Elysées, la place de l'Etoile, la Seine et ses quais, la foule, la vie... les miens... Il me semble que j'ai peur de tout, des vélos, des motos, des automobilistes, de cet avion qui m'emmène vers ce second enfer, celui de ma survie... (Sylvie)


°0°0°0°

 

Les américains sont arrivés. On a vu les allemands qui fuyaient. Nous étions ravis bien sûr, ils partaient sous les huées des paysans. Les américains ont continué à avancer ; ils se sont installés dans la région ; ils ont campé dans les champs ; ils ont été reçus en libérateurs. Ça a été quelque chose d'extraordinaire. C'était la liesse. Et puis on a vu aussi des femmes qui avaient collaboré avec les allemands se faire tondre sur la place publique, se faire huer, promenées torse nu dans la rue avec une croix gammée dessinée sur la poitrine. Il était effrayant de voir comment les gens pouvaient faire volte-face, d'apercevoir simultanément leur bon et leur mauvais côté. Ils pouvaient être à la fois extraordinaires et monstrueux. Et nous, pendant ce temps-là, on ne voyait qu'une chose, c'est qu'on allait rentrer à Paris, reprendre notre petite vie normale, et retrouver nos parents. Tout ça ferait partie d'un cauchemar qu'on finirait par oublier. (Hélène)


°0°0°0°

 

Nous avons vécu la Libération dans ce village, et c'était épique car effectivement la moitié du village était collaborateur, et l'autre moitié résistant et il y a eu des règlements de comptes sanglants. Il y a eu immédiatement des poursuites en voitures de certaines personnes du village qui ont mitraillé celles qui étaient considérées comme collaborateurs. Et c'était quand même très dur parce que c'était des personnes que nous côtoyions journellement, et on les a vues mortes sur le bord de la route ; on a vu ce village tout petit et qui paraissait si paisible tout d'un coup devenir sanguinaire. Dans un sens, on trouvait que c'était très bien parce que ces gens avaient fait du mal, mais c'était très choquant de voir que c'était par la mort que ça se traduisait. Moi je ne savais pas encore que ma famille était morte. Je pensais que j'allais la retrouver après la Libération, que nous allions rentrer à Paris et que tout le monde serait libéré. Donc je me trouvais confrontée à la mort à ce moment-là et j'ai trouvé ça terrible. Un village de trois cents habitants, avec une moitié qui a tué l'autre moitié, c'était vraiment épouvantable. (Rosette)


°0°0°0°

 

A la Libération, les gens dansaient dans les rues. Ma mère m'avait offert une splendide robe de mousseline rose imprimée de fleurs tout-à-fait incongrue dans ma situation. Inconsciemment, je savais que j'avais perdu mon père et mon frère pour toujours, je n'avais envie ni de rire ni de chanter. (Caroline)


°0°0°0°

 

Cette gamine était d'une famille d'origine alsacienne. Ils habitaient dans la même cité ouvrière que nous. Ces alsaciens avaient des cousins qui avaient été enrôlés dans l'armée allemande et qui sont venus les voir pendant la guerre avec leur uniforme. A la libération – cette fille avait deux grandes sœurs qui avaient peut-être entre dix-huit et vingt ans – les beaux résistants qu'on a vus, ceux de la 25ème heure, sont venus, ont arrêté les deux gamines, les ont traînées jusqu'à Epinay-sur-Seine sur la place de l'église, les ont fait monter sur une estrade, leur ont rasé la tête, leur ont dessiné des croix gammées et les ont fait défiler. Et la petite, la sœur, était avec nous. C'est vraiment un souvenir horrible que j'ai gardé toute ma vie. (Charlotte)


°0°0°0°

 

Pour moi, la Libération fut un enfer ; je me sens un tout petit peu coupable, vis-à-vis de tous ces gens qui ont été si traumatisés de ne pas retrouver leurs parents. J'ai quitté un milieu où j'avais été complètement adoptée et aimée. Je suis tombée dans ma famille, où l'angoisse aidant, mon père et ma mère n'arrêtaient pas de se déchirer. C'était l'horreur pour moi qui venait d'un milieu calme, paisible et serein. J'ai découvert ce que pouvait être le monde des adultes lorsqu'ils ne s'entendent pas. (Liliane)


°0°0°0°

 

Un jour je reviens de l'école et les gens me disent : « Mado, viens vite, devine qui est là ». Et moi je dis : « C'est ma maman ! ». « Non, ça n'est pas ta maman, viens voir ». C'était un homme maigre, rabougri, complètement... Il sortait de camp. C'était mon père. Et moi j'ai eu un véritable dégoût pour cet homme. Mon père c'était tout autre chose, c'était un homme fort. Cette blessure, je ne m'en suis jamais remise. Mon père sanglotait parce qu'il était heureux... Plus il sanglotait, plus j'étais dégoûtée... (Larissa)


°0°0°0°

 

Un dimanche matin, on sonne à la porte. C'était ma tante... Et j'ai entendu dire : « La mère de Luce est revenue ». Alors ma sœur adoptive a commencé à danser parce qu'elle était contente pour moi?. Je me suis mise à pleurer parce que je voyais tout mon avenir s'écrouler ; je devais quitter ma famille d'accueil. Ma sœur adoptive pensait que ma mère était revenue, que c'était bien pour moi, mais elle n'a pas pensé que j'allais la quitter aussi.

Le même jour, nous sommes allées chez une autre tante. Ma mère était là et je me suis dit : « C'est qui ? » Et ma mère a pleuré. Je pensais : « Elle est émue, ça doit être elle » Et j'ai été obligée de l'embrasser alors que je ne la reconnaissais plus. Ensuite, elle est venue vivre avec nous pendant deux semaines. Je l'observais. Elle n'avait pas mangé pendant des années ; elle ne se conduisait pas comme tout le monde ; elle mangeait comme quelqu'un qui a toujours faim. Elle se jetait sur son assiette. Tout le monde la regardait... (Louise)


°0°0°0°

 

La directrice tenta de m'expliquer que peut-être je ne reverrais plus ma mère, en évitant les mots définitifs, en laissant filtrer quelque lueur d'espoir puis en revenant rapidement sur le « mais sois courageuse, Dieu t'aidera et n'abandonnera pas ta maman ». Je ne sais ce que papa lui avait vraiment dit, mais le message me laissait dans le doute. Peut-être était-ce moi qui ne voulais pas entendre. J'ai regagné la cour de récréation en me disant que j'aurais dû pleurer ! Qu'il fallait que je pleure ! Mes yeux étaient secs, ma tête saturée. Je me laissais glisser dans l'encoignure d'une porte. Alors que recroquevillée je baissais la tête, une pensée insensée me traversa l'esprit : « Si c'est pour ne plus reconnaître maman, il vaut mieux qu'elle ne revienne plus ! ». Dire « papa » à ce monsieur avait sans aucun doute été traumatisant, mais l'était plus encore toute la tragédie qu'il incarnait et qu'il me rappelait : celle d'une famille si harmonieuse, si chaleureuse, à jamais disloquée, fracassée... (Françoise)

 


°0°0°0°

 

Tout le monde avait quelqu'un qui venait lui dire : « Voilà, je sais que tu es là, tes parents, je ne les ai pas vus mais nous, on est là. S'il y a quelque chose, on est là ». Et nous, personne. Le temps passe et personne, toujours personne. Et le centre d'enfants commence à se vider. Le temps passe, les gens commencent à s'installer, récupèrent leurs enfants. Il y avait de moins en moins d'enfants et nous, on était toujours là, personne n'étant venu nous réclamer. (Hélène).


°0°0°0°

 

Quand maman est rentrée à Paris, qu'elle est revenue et qu'elle m'a revue, je ne voulais pas aller avec elle. Je l'ai traitée de vieille sorcière. Ça se passait dans la rue des Francs-Bourgeois à l'angle des hospices Saint-Gervais. Moi j'étais avec une patinette avec ma cousine et quand elle, elle est arrivée de la rue Vieille du Temple, quelle m'a vue, elle a commencé à crier : « Arlette, Arlette, Arlette ! ». J'ai vu une femme qui portait une robe noire à pas blancs, je m'en souviendrai jusqu'au moment où on me fermera les yeux, avec un foulard noir sur la tête puisque évidemment elle avait été rasée donc elle n'avait pas de cheveux. Et comme en 1945 j'avais presque sept ans, on venait de me lire Blanche-Neige deux ou trois fois. Et pour moi, ma mère c'était l'affreuse sorcière de Blanche-Neige. Et je n'ai pas voulu aller avec elle. Plus elle me prenait dans ses bras, plus je tambourinais. Je disais : « Non, non, ma mère est en Italie ». On m'avait dit de dire qu'elle était en Italie. Heureusement qu'il y avait ma cousine, qui, elle, savait. Alors elle a tout de suite cru que c'était maman. Mais moi je ne voulais pas, je disais : « Lâchez-moi, vous n'êtes qu'une vieille sorcière ». Et j'avoue que j'ai été très méchante avec elle ce jour-là. Avec les années, j'ai quand même essayé de me faire pardonner. J'ai quand même tout fait pour lui faire oublier cet affront que je lui ai fait quand elle est rentrée. La pauvre, elle était squelettique, avec une robe qui était trois fois trop grande pour elle, le foulard sur la tête. Elle avait tout vraiment... Que Dieu ait son âme. Elle avait tout d'une personne venant d'un autre monde. (Arlette).


°0°0°0°

 

C'était mon père, j'avais retrouvé mon père ! L'après-midi, il nous a emmenées, ma petite cousine et moi, au Mont Valérien... Et ma petite cousine s'est mise à pleurer : elle a réalisé que ça n'était pas son père. Moi, j'avais mon père. Le surlendemain, un télégramme est arrivé, nous annonçant l'arrivée de ma mère. Elle est arrivée le 10 mai 1945, deux jours après mon père. Il y avait du monde, on mangeait dehors et je vois une espèce d'ombre qui avançait tout doucement. C'était ma mère. Et là, je me suis précipitée dans ses bras en criant : « Maman, maman ! ». (Irène)


°0°0°0°

 

Maman, prévenue de notre retour, nous attend depuis de longues heures. Elle est toute seule !

Quelle joie de la retrouver ! Nous voulons parler en même temps et maman ne veut pas nous répondre, elle se contente de nous serrer bien fort dans ses bras. C'est tellement puissant comme sentiment qu'il n'est pas possible de l'exprimer, seuls un long silence, des regards complices et des larmes traduisent notre bonheur empreint d'incertitudes. (Marcel)

 


°0°0°0°

 

Au Lutétia, il y avait une grande salle où il y avait des tables où on faisait manger les déportés, on leur servait un repas après les avoir épouillés, passés à l'étuve. Pour une gamine de quinze ans, voir des hommes nus, des squelettes ambulants défiler, c'est traumatisant. On allait prendre le micro pour appeler maman au moment où on l'a aperçue à une table en train de manger.

On a hurlé tous les deux : « Maman ! » Toute la salle a levé les yeux et maman a reconnu nos voix et elle cherchait partout d'où ça venait. Je la vois encore lever ses grands yeux bleus. Elle ne nous a pas vus. Elle tournait partout. Ils ne réalisaient pas, tous ces pauvres squelettes qui arrivaient. Et elle était pétrifiée, maman ; elle avait entendu nos voix sans nous voir. On a descendu en quatrième vitesse l'escalier, je crois que toute la salle pleurait quand ils ont vu... parce qu'on était les seuls enfants à pouvoir approcher nos parents qui rentraient. On la tirait pour qu'elle vienne avec nous, on avait tellement peur de la reperdre. Elle ne voulait pas laisser son assiette : « Attendez, je vais finir de manger, je viens avec vous. - Mais, maman, viens, tu mangeras à la maison. » Elle ne voulait pas laisser son assiette et on l'embrassait, on la tenait.... On a perturbé tous ces pauvres gens qui étaient déjà tellement tristes. Je pense qu'on leur a donné l'espoir qu'ils avaient peut-être aussi de retrouver les leurs à ce moment-là. Elle pesait trente huit kilos, c'était pourtant une femme qui était grande, forte, mais elle était belle, elle était superbe. Et on l'a enlevée, on l'a tirée, on a repris un taxi, on la tenait comme si c'était le Messie. (Betty)

 


°0°0°0°

 

Nous sommes tous les cinq totalement pétrifiés. C'est par un immense cri de désespoir que je romps ce silence. « C'est faux, vous êtes un menteur, mon papa est toujours vivant ». Je me précipite sur lui pour le taper. C'est tellement injuste ce qu'il dit. Maman m'empêche de faire une bêtise, laissant le monsieur lui dire de passer à la mairie pour régulariser la situation, avant d'ouvrir la porte pour qu'il s'éloigne en vitesse. Faut qu'il s'en aille car j'ai une envie folle de le tuer, cet oiseau de mauvaise augure ! Nous restons là, seuls avec notre chagrin infini... Papa, où es-tu à présent ? Le monsieur de la mairie nous a laissé le document officiel. Jean reprend le texte et s'étonne que le décès remonte à quatre longues années et que nous n'en ayons rien su. Nous avons vécu quatre ans dans l'espoir de son retour et ce n'était qu'illusion ! (Marcel)


°0°0°0°

 

Que vais-je devenir sans toi, ma mère ? Comment ferai-je pour devenir grande, moi qui n'ai pas eu d'enfance ? Comment tenir plus tard un enfant dans mes bras si je ne peux t'imiter... ? Il me faudra tout inventer. (Simone)

 


°0°0°0°

 

Ma seconde mère et son mari m'ont élevée comme leur enfant, avec amour. Ils m'ont choyée comme le garçon de quinze mois qu'ils avaient eu bien des années auparavant, qui était décédé d'une méningite et que je remplaçais bien involontairement.

Je n'ai jamais jamais manqué ni de l'essentiel ni du superflu, marché noir aidant : le bois de chauffage s'échangeait contre lait, beurre, cadeaux, que je m'empressais de tirer d'une valise ramenée d'une virée en campagne. J'étais leur « petite », « la petite », comme ils m'appelaient.

Ce furent trois années de bonheur parfait pour nous trois, trois années d'insouciance pour moi si jeune, au milieu de la tourmente, d'angoisses et de courage pour eux.

 

Mes parents sont revenus du pire en avril 1945, deux rescapés parmi les 167 survivants du convoi 76. Ils sont arrivés l'un et l'autre avec une semaine d'écart. Quand ma mère a sonné à la porte d'entrée, j'ai eu très peur, pourtant avertie de sa venue, mais sans comprendre que j'allais être arrachée à ma « mère » ; son fort accent russe me terrorisait. Une semaine plus tard, mon père a franchi la porte de l'appartement avec une valise. Aussitôt j'ai voulu l'ouvrir pour les cadeaux que dans mon esprit elle devait contenir. Quelle déception !!

La vie a donc continué à être douce boulevard Malesherbes,pendant quelques mois encore. Petit à petit, on a essayé de m'habituer à l'idée d'une seconde mère, d'un second père. Mais tant que la séparation n'a pas été effective, je ne réalisais rien de la souffrance qui m'attendait, de la souffrance qui attendait mes deux parents adoptifs. En septembre 1945, « maman Gaby » commença à préparer ma valise pour mon d »part aux États-Unis avec mes parents, où nous devions aller passer quelques pois de vacances chez un des frères de mon père. Ma valise une fois prête, je récupérais toutes mes affaires pensant qu'en les cachant sous le lit j'allais échapper à cette séparation, à cet enlèvement. Mais rien n'y fit bien sûr. Au lieu de quelques mois nous restâmes trois ans. Trois années qui furent vécues par Gaby et Alphonse comme le deuil de « moi », leur enfant auquel s'est ajouté pour Gaby le deuil de son mari Alphonse. Dans son dernier souffle de vie il a chuchoté « petite » et s'est éteint, quelle preuve d'amour ! ... (Viviane)


°0°0°0°

 

Quand nous sommes revenus, ma mère a eu énormément de mal à récupérer le petit logement d'une pièce-cuisine que nous avions. Parce qu'il y avait des gens installés là. Ça a duré pas mal de temps. On mangeait à la soupe populaire, avenue Secrétan, en haut des Buttes-Chaumont. (Simon)

 


°0°0°0°

 

En septembre 1944, de retour à Paris, nous avons récupéré de justesse l'appartement.

Il y avait déjà un repreneur sur la brèche... L'appartement était vide : plus de vêtements, de meubles, etc., pas même une serrure. C'était ainsi dans les appartements juifs... C'était l'œuvre de la police... et parfois aussi des voisins. (Marie)


°0°0°0°

 

Nous sommes rentrés, on était tous les trois, tous les quatre, ma mère et ses trois enfants, dans un appartement absolument vide. Les planches des placards avaient été retirées, les fils électriques arrachés, aucun meuble. Alors, de temps en temps, ma mère retrouvait un ustensile de cuisine chez la concierge qui lui disait : « Oh, je l'ai pris comme ça, je peux vous le rendre maintenant ». (Henriette)

 

(A suivre...)

(image trouvée sur le net - merci à son auteur/e)